Je n’aurais jamais imaginé qu’admirer de tels poissons puisse m’émouvoir autant. J’ai toujours été touchée par la grâce et la force des animaux marins, quels qu’ils soient. Mais le requin-baleine apporte une émotion particulière, comparable à celle que l’on ressent en observant un enfant absorbé dans son monde imaginaire.
Ils dégagent une impression de sérénité : leurs mouvements amples et lents, leur proximité sans crainte, et le fait qu’ils ne semblent nullement dérangés par notre présence, procurent une expérience unique à quiconque a la chance de les observer.
Ils sont même devenus l’emblème de la collection de bijoux du Jakaré, avec notre pièce maîtresse inspirée de leur silhouette.

1) Qui sont les requins-baleines?

Le requin-baleine (Rhincodon typus) est le plus grand poisson vivant au monde. Adulte, il peut atteindre 12 à 14 mètres de long et peser plus de 20 tonnes.
Caractéristiques principales
- Taille et morphologie : corps massif et allongé, tête aplatie, bouche immense pouvant mesurer jusqu’à 1,5 mètre d’ouverture.
- Robe unique : dos gris-bleu parsemé de taches et de lignes claires, formant des motifs propres à chaque individu — une véritable empreinte digitale utilisée par les scientifiques pour les identifier.
- Mode d’alimentation : filtreur pacifique, il se nourrit de plancton, de larves, d’œufs et de petits poissons, en filtrant d’énormes volumes d’eau à travers ses branchies.
- Comportement : animal calme, placide, parfois curieux envers les plongeurs et les bateaux.
Biologie et cycle de vie
- Espérance de vie : entre 70 et 100 ans.
- Migrations : grands voyageurs, ils parcourent de longues distances en suivant les concentrations de plancton et les zones de reproduction des poissons.
- Reproduction : encore mal connue ; on sait toutefois qu’il s’agit d’une espèce ovovivipare (les jeunes se développent dans l’utérus avant d’être mis au monde vivants).
Noms locaux en Indonésie
- Hiu paus : “requin-baleine”.
- Hiu bodoh : littéralement “requin doux / innocent / naïf”, un surnom donné par les pêcheurs en raison de leur caractère placide.
2) Où les voir en Indonésie?

L’Indonésie est l’un des meilleurs pays au monde pour observer les requins-baleines. On les trouve dans plusieurs régions où les rencontres sont régulières et souvent prévisibles.
Principaux sites d’observation
- Teluk Cenderawasih (Papouasie, Kwatisore/Nabire) – Lieu emblématique, visites quasi quotidiennes près des bagans.
- Triton Bay (Kaimana, Papouasie occidentale) – Eaux riches en plancton, rencontres fréquentes.
- Teluk Saleh (Sumbawa, Nusa Tenggara Barat) – Agrégations autour des plateformes de pêche.
- Berau/Talisayan (Kalimantan Est) – Présence régulière, liée à la pêche aux anchois.
- Gorontalo (golfe de Tomini, Sulawesi) – Saison d’observation marquée de novembre à mai.
- Raja Ampat (Papouasie occidentale, surtout Misool) – Observations plus rares mais possibles.
- Alor et Flores – Présence occasionnelle, notamment lors des montées de plancton.
Pourquoi certains sont-ils “résidents” ?
Alors que les requins-baleines migrent habituellement sur de grandes distances, certaines populations en Indonésie semblent résidentes (présentes presque toute l’année à Triton Bay, Gorontalo ou Sumbawa).
Les raisons principales :
- Abondance alimentaire : les courants puissants et l’upwelling rendent les eaux indonésiennes exceptionnellement riches en plancton, petits poissons et larves.
- Présence des bagans : ces plateformes concentrent des bancs d’anchois (puri), source de nourriture régulière et facile.
- Eaux chaudes et abritées : des baies comme Cenderawasih ou Saleh offrent un habitat protégé, idéal pour se nourrir et croître.
- Pression de pêche limitée : depuis la protection officielle du requin-baleine en Indonésie (2013), la chasse a cessé, favorisant leur sédentarité.
Ainsi, certains individus choisissent de rester dans ces havres de nourriture, parfois observés quotidiennement pendant des mois, voire des années.
Fait marquant :
Les requins-baleines marqués dans la baie de Cenderawasih y passent près de 82 % de leur temps chaque année, preuve que cette région n’est pas seulement une escale migratoire, mais un havre de résidence véritablement apprécié.
3) Pêcheurs traditionnels, bagans et “hiu bodoh”

Dans plusieurs régions d’Indonésie, la vie des pêcheurs est intimement liée à celle des requins-baleines. Cette relation s’exprime autour des bagans, grandes plateformes flottantes en bois suspendues au-dessus de filets. Vues du ciel, elles ressemblent à des toiles d’araignées géantes. La nuit, elles brillent de lampes qui attirent des bancs d’anchois (puri) et d’autres petits poissons, essentiels aux communautés locales.
Saviez-vous que ?
Un bagan mesure environ 9 × 9 m, ses filets peuvent contenir des tonnes de petits poissons — un véritable festin pour les requins-baleines curieux, tout en représentant un risque potentiel d’enchevêtrement.
Attirés par cette abondance, les requins-baleines s’approchent et aspirent parfois les poissons autour des filets. Bien qu’inoffensif, ce comportement peut poser problème : l’animal risque de s’emmêler dans les cordages ou d’abîmer les filets, mettant la pêche en danger.
Pour limiter ces accidents, les pêcheurs ont pris l’habitude de jeter une partie de leurs prises directement à la bouche du requin-baleine. Ce geste, avant tout pragmatique, s’est transformé avec le temps en un rituel mêlant utilité et spiritualité.
👉 Ce geste est parfois mal interprété par les visiteurs, qui y voient un moyen de “nourrir pour attirer” les requins-baleines à des fins touristiques. S’il est vrai que cette pratique a été récupérée dans certaines régions au détriment du bien-être animal, à l’origine elle n’avait aucun lien avec le tourisme et continue d’être perpétuée indépendamment de la présence de visiteurs.
Dans la tradition maritime locale, le requin-baleine est perçu comme un messager des divinités de la mer. Lui offrir du poisson revient à faire une offrande sacrée, destinée à honorer l’océan, assurer la protection des marins et garantir des pêches abondantes.
C’est dans ce contexte qu’est né le surnom affectueux de “hiu bodoh”, littéralement le “requin doux” ou “innocent”. Ce nom souligne sa nature paisible, sa confiance désarmante et sa présence familière autour des bagans — presque comme un compagnon silencieux de la vie en mer.
Mais cette proximité a un revers. En recevant régulièrement du poisson, certains requins-baleines deviennent habitués et modifient leurs comportements naturels : ils prolongent leur séjour près des plateformes au lieu de migrer, ce qui les rend plus vulnérables aux blessures, aux hélices de bateaux et au tourisme non régulé.
👉 Les bagans illustrent ainsi toute l’ambivalence de la relation homme-animal : à la fois risque, protection involontaire, et symbole culturel fort d’une cohabitation unique entre pêcheurs et géants des mers.
Chiffre encourageant :
En mai 2024, les relevés dans le parc national de Cenderawasih ont permis d’identifier 203 individus — soit une légère progression par rapport à l’année précédente, une lueur d’espoir pour la conservation locale.
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